Le Parti Ecologique Ivoirien



Côte d'Ivoire Le grand bluff ?




 mardi 10 mars 2009 - Par Jeuneafrique.com



  La Côte d’Ivoire n’en finit plus de se hâter lentement. Des milliers de personnes et des milliards de francs CFA ont été mobilisés pour préparer l’élection la plus compliquée et probablement l’une des plus coûteuses* de l’histoire du multipartisme en Afrique. En tout cas, elle sera parmi les plus disputées, si elle finit par avoir lieu…

Le nouveau mantra à Abidjan est « avant fin 2009 », répété en boucle comme pour mieux s’en convaincre. La Commission électorale indépendante (CEI), elle, ne se prononce pas sur la date du scrutin, tant de fois reporté. Quelques observateurs avertis pronostiquent un prudent « pas avant 2010 »… Briser un tel tabou ne se fait bien sûr que sous le couvert de l’anonymat.

Il faut dire que le statu quo arrange une bonne partie des protagonistes, au premier rang desquels le pouvoir en place et l’ex-rébellion. Laurent Gbagbo jouit du pouvoir et prend le temps de se préparer à une inévitable confrontation électorale. Guillaume Soro, le Premier ministre, profite, lui, d’une fonction que ni sa formation ni son âge ne l’avaient préparé à occuper. Sur le terrain, miliciens, commandants de zones (ex-rebelles) et quelques milliers de pseudo-soldats se sont constitué des situations de rente plutôt confortables. Et même si l’opposition politique est celle qui souffre le plus des retards du processus, elle est représentée au sein du gouvernement, elle a ses députés, une façon de lui faire prendre patience.

On pourrait même voir dans l’absence d’insistance d’Alassane Ouattara et d’Henri Konan Bédié une sorte de résignation du renvoi aux calendes ivoiriennes d’un scrutin à la fois attendu et redouté. Le premier, que l’on sait prudentissime, rode sa campagne à la manière d’un moteur diesel. Quant au second, il éprouve peut-être le besoin de souffler après un départ aussi tonitruant que prématuré.

Chacun sait pourtant que l’immobilisme ne peut durer éternellement. La nouveauté est, de l’avis quasi général, que les contraintes techniques ont pris désormais le pas sur les manœuvres politiques. Même le président Gbagbo, que l’on a souvent présenté comme l’empêcheur de voter en paix, semble s’être résolu à l’évidence : il faudra bien un jour que les Ivoiriens puissent se prononcer et qu’il remette son « mandat » en jeu.

Élu sans concurrent sérieux et dans une parfaite pagaille en 2000, il est, depuis 2005, un chef d’État par défaut. Il n’a jamais été réellement légitimé par les urnes et ne peut indéfiniment se maintenir au pouvoir sous prétexte que les conditions pour une élection incontestable ne sont pas réunies.

Certes, l’opposition continue de voir dans les retards du processus des manœuvres dilatoires. Le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara, comme le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié s’inquiètent notamment des accusations répétées de fraudes, lancées par le camp présidentiel. Selon eux, le chef de l’État chercherait à préparer l’opinion à une multitude de contestations du fichier électoral, allongeant ainsi le délai pour l’établissement des listes définitives.

Certaines des affiches, signées Laurent Gbagbo, qui, dans Abidjan, proclament des « Allons aux élections, vite vite vite », ont été rageusement déchirées. Difficile en effet de croire à la sincérité d’un homme qui a consacré beaucoup de temps et d’énergie à faire capoter le processus électoral.

Selon une bonne source, le président a tenté en vain de débaucher des cadres du RDR, puis a opéré un rapprochement, également avorté, avec Mabri Toikeusse, de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI). À défaut, il a dû se résoudre à ne compter que sur ses propres forces. Les tensions au sein de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), entre plusieurs des grandes figures, comme Mamadou Koulibaly ou Affi N’Guessan, en font, affirme cette source, un homme de plus en plus seul.

 

« Gbagbo le justicier »

Pourtant, plusieurs signes montrent que le chef de l’État se prépare, sérieusement, à l’échéance et a enfin endossé les habits de candidat. Son premier travail est de se confectionner un bilan présentable de ses bientôt dix ans de pouvoir. Même si la guerre peut avoir effectivement empêché la réalisation du programme de gouvernement, le président reste le responsable de la gestion de la zone sud et doit des comptes à la nation.

Il reconnaît aujourd’hui que, trop occupé par la guerre, il a laissé pendant longtemps opérer « les voleurs » de la République. Mais la fête est finie. Depuis quelques mois, un nettoyage sans précédent a été lancé.

Un peu sceptiques au début, l’opposition comme les bailleurs de fonds ne peuvent que constater la bonne volonté affichée. Après l’arrestation et la mise sous les verrous en juin dernier des pontes de la filière café-cacao, « le patron » a entrepris de mettre de l’ordre dans son entourage proche. La valse des conseillers a débuté et les procédures judiciaires pleuvent. Il s’est débarrassé de son chef du protocole, de son aide de camp, sa secrétaire a été condamnée pour escroquerie, son directeur de cabinet a été entendu sur la gestion de la filière café-cacao, etc.

« Gbagbo le justicier » – slogan qu’il envisage d’utiliser dans sa campagne – mène tambour battant cette vaste opération « mains propres ». « Le ménage est fait partout, même dans les coins, mais pas de doute, l’opération n’ira jamais jusqu’au bout. Sinon c’est toute la Côte d’Ivoire, ou presque, qui tombe », commente toutefois un diplomate.

L’autre facette, c’est « Gbagbo le bâtisseur ». Quelques grands chantiers, notamment à Yamoussoukro – le lancement de la construction du nouveau Parlement, du palais présidentiel et de l’hôtel des députés –, et l’annonce de plusieurs grands projets, dont l’aménagement du « Grand Abidjan », devraient faire l’affaire. Marchant sur les plates-bandes du PDCI, flattant l’électorat baoulé, le chef de l’État a aussi mis en route la construction du « mémorial Félix-Houphouët-Boigny », situé en face de la présidence à Abidjan.

Le dernier des axes de campagne sera « Gbagbo l’homme du peuple ». Ce qui correspond tout à fait à l’image qu’il a toujours eue et entretenue : langage direct, dans un français parfaitement ivoirisé, formules bien choisies, un charisme teinté parfois d’une pointe de démagogie, mais qui a fait ses preuves. Gbagbo est tout à la fois un « ambianceur », un leader et un meneur de foules.

 

L’heure des communicants

Sous prétexte de déplacements présidentiels, il a déjà commencé à sillonner le pays, allant à la rencontre des populations, et s’appuie sur une kyrielle de mouvements de soutien, tels que « J’aime Gbagbo », l’« Association des Nordistes pour Gbagbo » ou les « Deux millions de filles pour Gbagbo ». Pour le moment, il n’a pas officiellement désigné de directeur de campagne. Sur le terrain, Charles Blé Goudé a pris en charge la mobilisation de la jeunesse et se déplace lui aussi à la rencontre des électeurs.

Le président a reçu récemment un spécialiste français de la communication politique, Stéphane Fouks, de l’agence Euro RSCG. La rumeur lui prête l’intention de confier à cette société l’élaboration de sa campagne, information fermement démentie au siège parisien d’Euro RSCG. « Stéphane Fouks s’est rendu à Abidjan dans l’objectif de travailler sur l’image globale de la Côte d’Ivoire à l’extérieur. En aucun cas il n’a été question de la campagne présidentielle », indique la responsable des relations presse.

Il est indéniable que le chef de l’État se prépare d’autant mieux que le combat s’annonce serré. Il lui faudra élargir sa base électorale et se frotter à deux candidats qui ne sont pas là pour faire de la figuration.

La détermination d’Henri Konan Bédié à revenir au pouvoir est absolument sans faille. Balayé par le coup d’État de 1999, l’ancien chef de l’État ne ménage pas sa peine. Il aurait parcouru depuis 2007, selon le PDCI, quelque 100 000 km à l’intérieur du pays, mouillant sa chemise comme il ne l’avait jamais fait auparavant. À 75 ans, jamais le « Sphinx » de Daoukro n’avait fait montre d’autant d’énergie. Sévère sur la situation laissée par le régime sortant, il n’en est pas moins critique envers lui-même. « Le Bédié de 2009 n’a rien à voir avec celui de 1999. Il est suffisamment intelligent pour avoir tenu compte des leçons du passé », affirme Alphonse Djédjé Mady, secrétaire général du PDCI et futur directeur de campagne.

Si son bilan personnel est très discuté, Bédié s’appuie en revanche sur un parti qui a géré la Côte d’Ivoire pendant près de quarante ans, avec de nombreux succès et réalisations à son actif. Il peut se prévaloir d’avoir, avec le PDCI, régné sur une Côte d’Ivoire en paix et relativement prospère. En campagne depuis déjà de longs mois, le président Bédié prend cependant le risque de s’essouffler.

Dans le rôle de la tortue, qui sait qu’il ne sert à rien de courir mais qu’il faut partir à point : Alassane Ouattara. Le leader du RDR est le grand absent de la scène politique et passe encore beaucoup de temps à l’étranger, notamment en France, peaufinant ses réseaux internationaux. Il était récemment reçu par le président français, Nicolas Sarkozy, avec lequel il a des liens d’amitié solides. Loin de l’aider, ce genre d’initiative pourrait localement lui nuire. Dans un climat encore largement antifrançais, où se réveille bien facilement la fibre patriote, il n’est pas bon de passer pour « le candidat de l’étranger ». Un argument que la « presse bleue », proche de Gbagbo, n’a pas manqué d’utiliser.

« On ne tient pas de meeting en Côte d’Ivoire avec M. Ouattara parce que c’est trop tôt, mais aussi parce que cela draine tellement de monde que c’est difficile à gérer », indique un de ses lieutenants. Le staff du candidat en revanche occupe le terrain. Sans relâche, ses équipes font un énorme travail de proximité. Des responsables de campagne ont été désignés à travers tout le pays, divisés en vingt régions, dont quatre sur Abidjan. La communication politique a été confiée à une société locale, Voodoo, qui travaille avec la « cellule maison », dirigée par Ally Coulibaly. À Paris, c’est Patricia Balme qui est en charge de l’image internationale et du lobbying.

Mais les meilleurs conseillers du monde ne font pas une bonne élection. La volonté politique n’y suffit pas non plus. La préparation de ce scrutin est, selon l’expression d’un diplomate, « une monstrueuse usine à gaz ». Tout le monde en convient, se lancer dans un recensement exhaustif de la population alors que les transports sont difficiles, que pendant des années les papiers officiels ont été avant tout un commerce juteux, et que des milliers de registres d’état civil ont disparu est une tâche titanesque.

 

Inflation d’ex-combattants

La commission électorale devait clore de façon officielle le recensement des Ivoiriens, « l’enrôlement », au 28 février comme prévu, mais va certainement prévoir quelques sessions de rattrapage. Les registres d’état civil ne seront pas reconstitués avant deux mois. Le même délai est également nécessaire pour le contrôle des fichiers électoraux provisoires et l’établissement des listes définitives, la fabrication des cartes d’électeur, puis leur distribution, le lancement de la campagne et enfin le scrutin. Autant dire que si les élections devaient se tenir en 2009 ce serait, au mieux, en toute fin d’année.

Et cela sans compter l’autre volet, le désarmement et le cantonnement des combattants et des miliciens. À Ouagadougou, en décembre dernier, il a été convenu que ces deux opérations devaient être terminées « au moins deux mois » avant le scrutin. Après l’annonce d’un don de quelque 500 000 F CFA aux démobilisés, il est probable que le pays connaisse subitement une inflation de combattants. À cela s’ajoute la mauvaise volonté d’un certain nombre de Com’zone, chefs régionaux de l’ex-rébellion des Forces nouvelles (FN), qui n’ont aucune envie de renoncer à leur position de rente.

Ne croyant plus à un retour des armes, le représentant de l’ONU, Choi Young-Jin, parle désormais d’un « désarmement par défaut » (voir interview), qui reviendrait à ne pas désarmer… mais à faire confiance aux protagonistes pour ne pas mettre le feu aux poudres.

L’argent joue aussi un rôle important. En théorie, la communauté internationale a mobilisé des fonds et pallie les carences de l’État. Mais, sur le terrain, il suffit qu’un magistrat n’ait pas touché son « kit d’installation » en province, soit la coquette somme de 6 millions de F CFA, pour qu’il regagne Abidjan et perturbe ainsi le redéploiement de l’administration. Idem pour l’unicité des caisses de l’État et de l’ex-rébellion. Le retard n’est pas à imputer uniquement aux Forces nouvelles. « Bouaké, par exemple, est une zone en duty free depuis des années maintenant. Les commerçants n’ont aucune envie de voir le Trésor public mettre le nez dans leurs affaires, ils résistent à leur façon », raconte un cadre de la ville.

Quelles que soient les résistances, les dernières manœuvres dilatoires, les retards divers, les élections dans ce pays auront lieu. Ceux qui ne se tiendront pas prêts seront au final les grands perdants. 

Jeune Afrique- Par : Fabienne Pompey avec Baudelaire Mieu, à Abidjan




Source : connectionivoirienne.net

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