Le parti Ecologique Ivoirien





Déchets toxiques/
dépollution des sites restants : POURQUOI ÇA COINCE ? ...


Dernière mise à jour : 23 Aug 2007 - 00:00 GMT




La dépollution de tous les sites n’est pas effective et Abidjan n’est pas encore débarrassée de toute la cargaison du Probo Koala.

 La dépollution de tous les sites n’est pas effective et Abidjan n’est pas encore débarrassée de toute la cargaison du Probo Koala.



Des experts en dépollution, représentant l’entreprise Biogénie, les cabinets d’audit Burgeap et Environ sont dans nos murs, depuis le 20 août. Ce fut une mission de prise de contact avec les autorités ivoiriennes conclue, hier, par un nouvel accord entre l’Etat de Côte d’Ivoire et Trafigura, l’affréteur du Probo Koala, navire grec battant pavillon panaméen, à l’origine du déversement de 528 m3 de déchets toxiques, sur les travaux de la phase de dépollution.
Après les accusations et la polémique sur ce sujet qui ont défrayé la chronique, les acteurs ont voulu recentrer le débat sur l’application stricte du protocole d’accord transactionnel conclu, le 13 février dernier, entre l’Etat de Côte d’Ivoire et les parties Trafigura (Trafigura Beheer BV, Trafigura Limited, Puma Energy).

Les engagements pris, dans le contrat, par Trafigura portent essentiellement sur d’une part, le dédommagement des victimes des déchets toxiques et d’autre part, la dépollution complémentaire. Il n’y a eu aucun problème pour le respect du premier engagement. La tentaculaire société de courtage en matières premières s’est exécutée en payant la somme de cent milliards de FCFA à l’Etat. En revanche, Trafigura a fait de la résistance dans l’application du point 2.2 du protocole d’accord qui stipule que, sous la supervision de deux structures, le Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD) et le Centre ivoirien anti-pollution (CIAPOL), “les parties Trafigura s’engagent à prendre en charge l’identification et la dépollution complémentaire des sites pouvant encore contenir des déchets se rapportant aux événements (déversement des déchets toxiques, ndlr)”.

La multinationale a donc la responsabilité de la dépollution, au sens de “travaux complémentaires d’enlèvement des déchets, la remise en état des sites traités et la gestion de tous les risques de pollution liés aux événements”. En conséquence, et selon l’alinéa 2 de la disposition ci-dessus, les parties Trafigura ont le choix des intervenants et des moyens à la bonne conduite des opérations. Elles ont ainsi sélectionné la société Burgeap pour procéder, à compter du 7 mai, à un audit préalable prévu au paragraphe 2.2. Cet audit est appelé à s’exécuter en trois phases: identification des sites, bilan des travaux de dépollution effectués par la société Tredi, spécialisée dans le traitement des déchets toxiques et des services en situation d’urgence, et estimation des mesures complémentaires de dépollution.

Du 24 au 27 avril dernier, en effet à Paris, dans les locaux du cabinet Gide Loyrette Nouel, une réunion de travail, la deuxième du genre après celle du 7 mars à Abidjan, s’est tenue entre les parties Trafigura d’une part, le BNETD et le CIAPOL d’autre part. A l’issue de cette rencontre, la multinationale a demandé à la partie ivoirienne d’évaluer les risques complémentaires et les montants afférents. Selon le procès-verbal de cette réunion signé par Doh André (pour le CIAPOL), Dr Patrice Tagro (pour le BNETD) et Bruno Le Sech (pour les parties Trafigura), les deux parties ont pris deux importantes décisions: l’estimation provisoire du coût de la gestion des risques de pollution liés aux événements par le CIAPOL et le BNETD dans les quinze jours et l’estimation définitive du coût de la gestion des risques de pollution toujours par la partie ivoirienne après l’audit.

Pour répondre à cette préoccupation et à l’initiative du BNETD et du CIAPOL, un atelier a réuni, du 10 au 12 mai dernier à Grand-Bassam, des experts ivoiriens de la Présidence de la République et des ministères techniques impliqués pour passer en revue tous les risques possibles, en vue de l’élaboration du Programme national de gestion des risques liés aux déchets toxiques. Quatre commissions ont été constituées: Suivi environnemental; Surveillance de la qualité des ressources en eau; Suivi épidémiologique et sanitaire; Cadre institutionnel.

Les relations entre les parties Trafigura et ivoirienne vont alors se détériorer. La multinationale s’est, en effet, rebiffée; trouvant coûteuses les prévisions. Selon les hypothèses des quatre commissions ivoiriennes portant sur la dépollution des sites existants non encore dépollués, le coût de la gestion des risques de pollution liés au déversement des déchets toxiques est estimé à un montant compris entre 40,14 milliards de FCFA et 222,44 milliards de nos francs (lire le texte intitulé de la page 3).

Au niveau de la phase d’identification, il y a aussi de profondes divergences entre la partie ivoirienne et l’auditeur, notamment sur l’analyse destinée à caractériser les milieux potentiellement impactés par les déversements de déchets liés aux événements. Ainsi, pour Burgeap, se référant à un rapport qu’il a établi en 2002 à la demande de la SODECI, les déchets toxiques ne sont pas à mettre en cause dans la pollution chimique de la lagune par les micro-polluants organiques et minéraux. Celle-ci proviendrait des rejets industriels qui contiennent des substances toxiques (soude, acide, métaux lourds des ateliers métallurgiques, etc.), les polluants agricoles (pesticides) et l’activité portuaire (hydrocarbure notamment).

Ce n’est pas tout. L’auditeur n’écarte pas que les produits utilisés dans le cadre de la campagne de démoustication au niveau du district d’Abidjan, à la même période, puissent être à l’origine des pertes en vie humaine et des cas d’intoxication enregistrés dans les hôpitaux. “Rappelons que les produits phytosanitaires utilisés pour le traitement des insecticides contiennent des composés organochlorés dégageant une forte odeur désagréable, voire toxique et que ces mêmes composés auraient été détectés dans certaines analyses des déchets”, dit le rapport d’audit, alors que les produits utilisés sont approuvés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et financés par l’Agence française de développement (AFD).

Quant au bilan des opérations de dépollution, il n’est pas encore définitivement établi. Tredi refuse de mettre les documents à la disposition de Burgeap. Sans “une sollicitation officielle du donneur d’ordre”, c’est-à-dire la Primature, sous le mandat de Charles Konan Banny, avec laquelle elle a conclu le contrat. D’où le blocage observé ces derniers temps dans la mesure où l’audit est un préalable au démarrage de la dépollution complémentaire. Selon l’accord, “l’exécution de la dépollution complémentaire débutera (…) dans les trois mois de la validation par les parties (…) des conclusions de l’audit” de Burgeap.

Le Chef de l’Etat a reçu, la semaine dernière, Mme Safiatou Ba N’Daw, membre du cabinet primatural de Banny et coordinatrice du Plan national de lutte contre les déchets toxiques, qui a signé, le 6 octobre dernier, l’accord avec Tredi au nom de l’Etat de Côte d’Ivoire. Et selon des sources proches du dossier, le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro qui a mené les discussions avec Trafigura pour le compte de l’Etat, devrait saisir le Premier ministre Soro Guillaume à l’effet de débloquer la situation en exerçant des pressions sur Tredi afin qu’elle mette à la disposition de Burgeap les documents.
Depuis hier, tout semble être rentré dans l’ordre. Selon des sources proches de la Présidence de la République, l’Etat et Trafigura ont arrêté la date et les modalités des travaux de la dépollution qui seront confiés à Biogenie. Le cabinet américain Environ est chargé d’évaluer le travail effectué par Tredi. Surtout que le rapport d’audit de Burgeap, qui continue, nous dit-on, sa mission, est contesté par la partie ivoirienne pour sa “partialité” et son “insuffisance dans ses conclusions”.

Option : Arrangement et procès

Un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès, a-t-on coutume de dire. Cette sagesse permet de laver son linge sale en famille et de résoudre, à l’amiable, des différends. Sans tambour ni trompette. Loin des regards indiscrets. Cet argument a certainement servi pour conclure l’accord, qui a surpris (agréablement ou désagréablement) tous les Ivoiriens, entre Trafigura et l’Etat de Côte d’Ivoire. L’objectif avoué, trouver une issue heureuse et rapide au scandale écologique ivoirien qui a coûté la vie à seize personnes. Car, avant le verdict final, des procès de ce type, qui portent sur des sommes colossales, s’étendent souvent sur plusieurs années. Pis, l’exécution des décisions de justice, comme les peines pécuniaires, est aussi une autre paire de manche. Donc un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès.

Cependant, l’arrangement du 13 février dernier laisse le goût amer d’une opération mal menée. Par la faute de la lourde administration ivoirienne. Au niveau des victimes, c’est le branle-bas. De nombreuses personnes dûment recensées dans des centres de santé où elles ont subi des traitements, ne figurent sur aucune liste. Et battent le pavé depuis que la liste officielle a été rendue publique, en même temps que toutes ces victimes potentielles qui, ayant refusé de se faire soigner dans des centres agréés et donc inconnues au fichier, réclament réparation.
Des victimes ont été prises en compte et sont concernées par la clé de répartition dressée par l’Etat. Mais le paiement des indemnités est un parcours du combattant. Ici aussi, la paperasserie à fournir est longue, les taxes à payer sont présentes quand certains n’ont pas leur nom au grand complet et ne peuvent donc être dédommagés. Résultat, le quota de 500 victimes à indemniser par jour n’est atteint nulle part et, depuis le 26 juin dernier (début de l’opération), environ 30% seulement des 95.247 personnes recensées ont été payées.

Au niveau des signataires de l’accord, l’accord bute sur des sautes d’humeur et des interprétations du texte et donc des incompréhensions. La multinationale Trafigura et la partie ivoirienne ne chantent plus à l’unisson. Malgré plusieurs réunions. C’est le bras de fer. Chaque camp tire les ficelles pour sortir vainqueur du mic-mac. Pendant ce temps, la dépollution complémentaire attendue par des populations tarde à commencer. Avec des risques de nouvelles intoxications. Alors, un mauvais arrangement vaut-il toujours mieux qu’un bon procès? Peut-être que oui. Peut-être que non.

De 40 à 222 milliards de FCFA

Le coût de la gestion des risques liés au déversement des déchets toxiques dans le district d’Abidjan varie de 40,14 à 222,44 milliards de nos francs. Il prend en compte notamment la réalisation de certains risques importants tels que l’obligation de trouver une source alternative pour alimenter en eau potable la ville d’Abidjan en cas de pollution de la nappe phréatique, l’abattage d’animaux et le déplacement d’importantes fermes d’élevage affectées par les déchets et l’exécution des opérations de dépollution des baies lagunaires.

Au niveau environnemental, le suivi vise à juguler les perturbations introduites dans le milieu naturel par le déversement des produits du Probo Koala. Cinq stratégies (suivi de l’impact des déchets toxiques sur les ressources naturelles, sensibilisation des populations, renforcement des capacités, etc.) et neuf projets (suivi des effets des déchets toxiques sur la biodiversité biologique en lagune Ebrié et dans la rivière Djibi, suivi de la qualité de l’air dans les sites pollués, suivi de la qualité des eaux des baies lagunaires, protection et suivi des animaux du zoo d’Abidjan sur les plans médical et épidémiologique, etc.) sont proposés pour un coût prévisionnel de 4,354 milliards de FCFA pour assurer un suivi adéquat de l’environnement sur une période de dix ans. Une fiche projet de dépollution des baies par le CIAPOL a été également réalisée. Les frais des prestations y afférentes sont estimés à 10,8 milliards de FCFA.

Concernant le suivi des eaux de consommation courante et des réseaux d’assainissement, le déversement des déchets toxiques fait courir des risques de contamination aux métaux lourds de la réserve d’eau de la mégalopole d’Abidjan. Trois stratégies d’un coût de 12,49 milliards de nos francs ont été arrêtées. Il s’agit de la surveillance de la qualité des ressources en eau, de la mise en place d’une alternative d’approvisionnement en eau potable des zones à risques et de la protection des eaux de consommation. Mais en cas de contamination de la nappe phréatique par les métaux lourds, il faudra un investissement de 150 milliards de nos francs pour pouvoir alimenter Abidjan en eau à partir de Bonoua.

Des travaux (curage d’un tronçon de 800 m du collecteur central d’eaux usées dont la pente est faible) d’un coût de 1,5 milliard de FCFA s’avèrent également nécessaires pour répondre à l’attente des nombreux ménages qui se plaignent encore des odeurs des déchets toxiques.
Concernant la protection des chaînes alimentaires et le suivi épidémiologique des personnes exposées, les experts ivoiriens ont pris le taureau par les cornes. En vue d’anticiper sur les risques socio-sanitaires, ils ont proposé, entre autres, une prise en charge adéquate des personnes exposées, l’équipement des SAMU et CHU notamment en matériel médical. Le coût est de 12,88 milliards de nos francs. Quant aux risques d’intoxication dans les zones de culture, d’aquaculture et de pêche, les commissaires ont proposé des stratégies pour juguler l’épidémie par la soustraction des productions animales contaminées de la consommation. Cependant, en cas de contamination avérée des animaux, il faudra procéder à leur abattage, au déplacement et à la réinstallation des fermes pour un coût de 20 milliards de FCFA.

Les experts ivoiriens n’ont pas manqué de réfléchir au cadre institutionnel pour la gestion des risques liés aux déchets toxiques. Ainsi, la commission a prévu une structure comprenant un comité de pilotage, un secrétariat permanent chargé de la gestion administrative du projet et une équipe de supervision des activités. Les charges de mise en œuvre de cette organisation ont été estimées à 4,423 milliards de FCFA.

Ce rapport élaboré à l’issue de l’atelier de Grand-Bassam a été transmis à Trafigura.

Ferro M. Bally

Repères

Collecte. La première phase de l’opération de dépollution a coûté 22 milliards de francs CFA. 9.300 tonnes de substances contaminées ont été collectées au cours de cette opération et acheminées à Salaise-Sur-Sanne en France où elles ont été incinérées sur l’un des sites de la société Tredi.

Firme. Fondée en 1993 par deux Français (Claude dauphin et Eric de Türchheim), Trafigura est une firme internationale présente sur tous les continents. Elle réalise un chiffre d’affaires de près de 30 milliards de dollars par an. Son centre opérationnel est Londres (Angleterre), son adresse fiscale, Amsterdam (Pays Bas) et son siège social, Lucerne (Suisse)

Procès. L’accord conclu entre la Côte d’Ivoire et Trafigura n’a pas mis un terme aux poursuites judiciaires, du moins en Europe. Au nom de 5 mille victimes ivoiriennes, un cabinet d’avocats anglais soutenu par Greenpeace a engagé un procès collectif pour réclamer leur dédommagement. La haute cour de Londres a donné son feu vert.

INDEMNISATION. 95 247 victimes reparties en trois catégories (ambulatoires, décédées, hospitalisées) sont inscrites sur le listing des personnes à indemniser. Une enveloppe de 20 781 200 000 F est prévue à cet effet. Près de 30 000 personnes ont déjà été indemnisées pour près de 7 milliards de francs.

Focus : Le paradoxe de Djibi village

Trois sites de déversement formellement identifiés et pas encore dépollués, une équipe du SAMU (Service d’aide médicale d’urgence) spécialement dépêché sur place… Et pourtant, aucun habitant du village ne figure sur la liste des “heureux” (?) élus à l’indemnisation. Tel est le paradoxe de Djibi Village, bourg de près de deux mille âmes, situé dans la commune d’Abobo, route d’Alépé. “Tous, nous avons été contaminés”, s’écriaient furieux, hier, des jeunes rencontrés sur la place du village. “Aucun habitant du village ne figure sur la liste des victimes à indemniser établie par la Cellule présidentielle chargée du suivi des catastrophes naturelles et des grandes endémies”, lancera dans un accès de colère Gbéry Eric.

De là à croire que ces villageois ne sont pas considérés comme des victimes des déchets toxiques malgré la proximité de trois sites de déversement au moins identifiés, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. “Et pourtant, le village a enregistré deux morts et plusieurs personnes ont été hospitalisées”, fait-il observer.

Le passage du Chef de l’Etat le 16 septembre apparaît, aux yeux des habitants du village, comme une “certification” du drame qui a frappé le village. Suite au constat fait par les experts que la nappe phréatique était contaminée, le Chef de l’Etat avait noté l’urgence d’approvisionner le village en eau potable et promis l’adduction à partir d’Abobo. Les travaux entamés sont, curieusement, arrêtés depuis six mois, regrettent les jeunes du village. L’ironie de la situation de Djibi Village prend une tournure plus surprenante avec l’octroi de la somme de 660 millions de francs au village, sur les 100 milliards versés par Trafigura, pour la réalisation de projets sociocommunautaires dans le cadre de l’indemnisation des victimes de ces déchets.

Réunies mardi à la résidence du chef, les populations ont exigé l’indemnisation de 1800 des leurs répertoriés comme victimes. La liste établie aux premières heures du drame par un médecin, fille du village, le Dr Ntamon, a été déposée auprès de la Cellule présidentielle, mais ne semble recevoir aucune attention d’elle, indique Gbéry Jean Bruce, un autre jeune. Le chef du village, M. Motto Yao Esaïe, a fait de cette affaire un impératif et mène en pure perte démarches sur démarches pour la prise en compte de cette liste.

Dans cette ambiance propice à la prospérité des rumeurs, il se raconte depuis quelques temps qu’une nouvelle liste de victimes sera établie par le Samu; une éventualité qui suscite beaucoup de désapprobations dans le village. “C’est la liste du village qui doit être considérée ou rien”, proteste Motto Jacqueline. Au moment des faits, explique-t-elle pour justifier cette position unanimement partagée, les villageois dans leur ensemble ne s’étaient pas fait consulter, le traitement au paracétamol donné par le Samu étant jugé trop chiche.
“Le village est toujours exposé à la contamination, les sites de déchets qui l’entourent n’étant pas encore dépollués. Pourquoi veut-on donc sérier les victimes?”, s’interroge N’Cho Katou Arsène dans une complainte digne d’un avocat des grandes causes…

Elvis Kodjo


Source : fratmat.info


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